Ah… le bagage affectif… J’imagine un scénario romantique aux chandelles et je me retrouve dans un escape game lors d’une sortie avec mon chéri. Une collègue me dresse le portrait d’un conflit avec son mari et la situation me semble complètement ridicule… Et la solution si évidente. Toutes mes amies ont recommencé à avoir des relations sexuelles quelques semaines après leur accouchement. Mais nous, ça fait presque un an et aucune libido en vue. Et là, ça me chicote. J’aimerais comprendre pourquoi je ne vis pas les choses de la même manière que les autres. Parfois même ceux dont je suis le plus proche !

D’où vient notre bagage affectif ?

  Ma mémoire affective et sexuelle affecte toute ma vie relationnelle ! Au milieu d’une situation amoureuse, intime, affective, les réactions peuvent tellement varier ! Ce qui semble parfois être une évidence se révèle être une incompréhension pour nos proches. Dans un couple, c’est parfois encore plus frappant ! Et oui, nous avons chacun un sac à dos unique. S’y retrouve nos expériences, tout ce que nous avons appris sur la romance, l’intimité. Mais aussi tout ce qui nous a fait du mal, nous rend mal à l’aise. Ou tout ce qui nous fait grandir et là où nous nous sentons peu respecté. En fait, nous avons bien un bagage affectif unique. Allons explorer ensemble ce qui se cache dans le fond de nos sacs. Cela nous aidera à comprendre comment, alors même que nous pouvons partager beaucoup de chose en commun, il n’est pas possible d’avoir tous le même sac à dos. Parce que chaque histoire est unique et que nous sommes des êtres sensibles, marqués par des expériences affectives, amoureuses, érotiques, et sexuelles. Nous portons certes des bagages choisis comme nos choix amicaux et amoureux. Mais aussi, parfois, des cailloux qu’on n’a pas choisis, notre éducation, des violences subies…. Et parfois, même les petits cailloux, quand ils s’accumulent, finissent par peser bien lourd !

La relation comme un grand théâtre (La théorie des scripts sexuels)

Abordons la relation sous l’angle de la théorie des scripts sexuels de Simon et Gagnon (1973). Cette théorie s’appuie sur l’idée que si la sexualité a certes des composantes innées, biologiques, etc. elle est aussi une construction à travers différents prismes. Et ce, toute notre vie. Il ne s’agit donc pas seulement d’une réaction biologique, une pulsion due à la libido. Selon cette théorie, le désir ne vient pas uniquement d’un «instinct de procréation», mais bien plus largement d’un apprentissage social que nous avons fait. C’est à dire qui nous a été «scripté». Pour Simon et Gagnon, le «monde social» est comme un théâtre dans lequel prennent sens certains scénarios. D’autant plus dans la sphère de la sexualité et des relations intimes. Tout y est : actions, scènes, auteurs, scénarios, buts, décors, etc. Pour nous guider, il existe différents scripts qui défilent dans notre esprit comme des images mentales s’organisant en séquences. Ces scripts se déclinent en trois catégories.

Le script intrapsychique

Notre expérience sexuelle et affective est d’abord construite à travers un script qui se déroule dans notre propre vie mentale. Il s’agit du script intrapsychique. Tout ce qui est reçu comme bagage s’organise comme si on les classait dans différents tiroirs de notre esprit. Un tiroir X ouvre également un tiroir Y ou Z. Il peut s’agir de nos expériences personnelles passées. Par exemple nos premières relations amoureuses, nos premiers sentiments amoureux, nos premières expériences sexuelles, nos premières peines d’amour, etc. Il peut aussi s’agir de scénarios culturels que nous avons intégrés. Par exemple la manière de démontrer son intérêt envers un partenaire amoureux, son affection envers ses parents, ses ami(e)s, ses collègues. Tout cela créé des séquences narratives. C’est comme dans une histoire ou une pièce de théâtre qui se déroule dans notre tête et nous mène à adopter tel ou tel comportement social. Il nous amène à réguler certaines émotions ou envies, etc. C’est dans ce cadre, que notre esprit est capable de reconnaître des situations sexuelles ou amoureuses et que nous répondons comme personne par des actions. C’est ainsi que certaines femmes sollicitent rarement leur partenaire pour avoir une relation sexuelle dont elles ont envie car elle ont peur de se sentir “putain”. D’autres feront les mijorées quand elles sont sollicitées par leur partenaire, nous pourrions les appeler “les madonnes”.

Le script culturel

Évidemment, notre script intrapsychique fait également en grande partie écho aux scripts culturels. Ils sont carrément les scripts dominants dans notre bagage affectif, notamment à cause de notre notion du « socialement acceptable ». Nous n’avons qu’à penser à comment, selon la culture, certains gestes peuvent avoir un sens différent. Par exemple s’embrasser sur la bouche, se frotter le nez, faire des gestes avec ses mains, regarder dans les yeux, etc. Même d’une famille à l’autre dans un même pays, cela peut parfois différer. Par exemple, le rapport à la nudité. Dans une famille, il n’est nullement gênant de sortir de son bain et de retourner à sa chambre nu. Alors que dans une autre, jamais personne ne sortira sans sa serviette pour se couvrir. Dans la sphère amoureuse, il en va de même. Par exemple, imaginons une situation qui correspond à un moment d’intimité comme une personne que nous aimons qui approche son visage du notre de très près. Elle a probablement envie de nous embrasser, se dit-on. Selon le contexte et plusieurs facteurs, notamment comment nous avons appris à réagir, notre système de valeurs personnelles, de valeurs sociales, notre système de moral, etc. va nous faire répondre à son mouvement et l’embrasser en retour. S’il s’agit de notre enfant, ce sera plutôt le tiroir «bisous» qui va s’ouvrir. Si il s’agit de notre chéri, on ouvrira le tiroir « baiser ». Selon ce que nous avons appris, selon l’ambiance et le contexte, viendront les caresses, les étreintes, ou les gestes affectueux. Et parfois, même s’ils se ressemblent, on n’y met pas la même intention ni le même sens. Prendre la main à sa fille pour traverser la rue, à cet ami qui pleure une perte ou à son conjoint en balade le soir, nous ne le vivons pas de la même façon ! Il ne s’agit surtout pas ici de dire que tout est conditionné de A à Z ! Mais que les mouvements, gestes et leurs connotations seront évidemment liées à tout ce que nous avons appris et comment nous l’actons dans le grand théâtre qu’est notre vie affective.

Le script interpersonnel

La rencontre de deux personnes donne lieu à un nouveau script, unique à cette rencontre. C’est en quelque sorte comme si un nouveau sac à dos de route se remplissait à partir des sacs à dos de chacun des partenaires. Chacun a des idées, une conception et un ressenti d’un moment vécu qui est unique. Cela donne lieu à une sorte de coordination et d’ajustement perpétuel. Simon et Gagnon en parlent particulièrement dans un contexte de rencontre liée à la sexualité et à l’intimité. Mais l’idée peut certainement être élargie aux relations interpersonnelles en général. Voilà tout ce qui se passe dans notre esprit, notre psychique. Lorsque nous nous embrassons ou que nous buvons un café avec cette intéressante personne rencontrée l’autre jour… Ces trois scripts sont « interreliés entre eux » et sont en perpétuelle interaction les uns avec les autres.

Relation grand théâtre

La roue de la globalité de la sexualité pour comprendre notre bagage affectif

  Continuons d’explorer plus en profondeur ce qui se cache au fin fond de nos bagages affectifs. Biologique, psychoaffective, morale, socioculturelle et relationnelle. Ce sont les dimensions principales de la roue de la globalité de la sexualité (Sexoclic, Santé Montréal, 2018). C’est un outil éducatif qui illustre à merveille tous ces axes où nos bagages sexuels et affectifs peuvent varier.

La dimension biologique

C’est tout ce qui touche au corps et au physiologique. Par exemple, je suis une femme. J’ai une condition physique particulière, mon corps évolue ou réagit de telle manière, est marqué de telle expérience. J’utilise telle méthode de contraception, je suis influencée de telle manière dans mon cycle, etc.

La dimension psychoaffective

Nous sommes plutôt dans ce qui se passe dans mon cœur et ma tête. Par exemple, le regard avec lequel je perçois mon corps, mon rapport à l’intimité. Ou enore la façon dont s’est développée mon affectivité, etc. La manière dont j’exprime mes émotions et mon désir font aussi partie de ce prisme de la globalité de la sexualité.

La dimension morale

Mes valeurs, mes croyances, mes principes fondamentaux. J’en partage certains avec la société, ma famille, mes ami(e)s. D’autres me sont propres. À quoi suis-je attaché(e) profondément ? Qu’est-ce qui est irremplaçable pour moi ? Acceptable ? Intolérable ? Tout cela guide ma façon d’entrer en relation avec les autres et influence mes choix et mes discernements.

La dimension socioculturelle

Elle partage beaucoup avec le concept de script social. J’ai grandi dans un environnement social qui m’a façonné et a imprimé en moi plusieurs messages. Par exemple, l’image de ce qu’est une femme séduisante, un homme viril. Les rôles et les stéréotypes des hommes et des femmes. Tout cela forme une image globale de laquelle je tente de m’éloigner ou de m’approcher. Évidemment, il y a aussi tout le cadre des règles, des lois, le cadre juridique de mes «droits et libertés». Cela régit aussi ce qui n’est pas accepté informellement et formellement.

La dimension relationnelle

Toutes ces dimensions intrinsèques à ma personne, à ce que j’ai reçu font écho à la dernière dimension, la dimension relationnelle, Elle concerne mon besoin d’entrer en relation (notamment grâce à la production d’ocytocine ! Podcast #145 Je stimule les effets bienfaisants de mes hormones.) C’est aussi à travers cette dimension que je réagis pour régler les conflits avec mes amis, mon amoureux, ma sœur ou la vendeuse qui ne comprend pas ma demande…

La richesse de ces dimensions

Ces dimensions forment un tout, une «globalité». À travers mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune adulte et d’adulte, ces éléments ont été marqués par ce que j’ai reçu,. Il sont façonnés par mes expériences et aussi par tout ce dont j’ai manqué. Évidemment, rien n’est cristallisé pour toujours. Tout cela peut être travaillé ou pris en compte jusqu’à une certaine mesure. Prendre conscience de son bagage et reconnaître le caractère unique de ce qui compose mon sac à dos me permet de mieux comprendre certaines situations de ma vie affective et amoureuse. Ainsi, je comprends pourquoi, lors de cette prise de bec avec mon conjoint l’autre jour, alors que je voulais discuter et mettre tout de suite les choses à plat, il s’est plutôt refermé et s’est contenté de m’acheter des fleurs le lendemain en me disant qu’il m’aime. Je suis effectivement plus franche et directe que lui qui a besoin de temps. Je comprends mieux aussi pourquoi cette amie me rend mal à l’aise quand elle me raconte sa vie intime dans les moindres détails. En fait, je suis plutôt pudique et j’aime garder pour moi mon intimité. Dans l’idée, notre sac à dos affectif et sexuel est à peu près rempli avec tout ce que nous avons reçu et de ce que nous avons gardé ou enlevé de notre sac. Nous sommes bien influencés par tous ces facteurs, parfois inconsciemment ! Il y a alors un beau travail d’appropriation pour garder dans notre sac à dos le bagage qui nous ressemble… Et nous rassemble !

Mieux comprendre mon bagage affectif

  Et maintenant, changement de regard ! Allons comprendre comment dans ma vie je peux mieux comprendre le bagage affectif que je porte. Il ne s’agit pas ici de faire la liste de mes fiascos amoureux, de mes boulettes relationnelles et de mes faiblesses. Mais de mettre un peu de lumière, voire d’ordre dans tout ça et bien sur avec beaucoup d’auto compassion #39 Tout d’abord, en ouvrant un peu mon bagage, j’apprends à me connaître en prenant conscience de ce qu’il contient. Je ne suis pas obligé de tout ouvrir d’un coup et d’étaler le total contenu de mon sac par terre. #103 Je prends le temps de l’introspection. Ouvrir son bagage avec une personne de confiance ou une personne extérieure qui saura nous écouter adéquatement est une autre idée. Surtout si mon sac est très lourd ou si je porte des évènements particulièrement douloureux ou traumatisants. «Déballer son sac» à ceux qui nous sont les plus chers n’est pas toujours fructueux. Parfois, y voir d’abord plus clair soi-même aide à faire le tri entre ce qui mérite d’être dit et donne plus de clarté à notre propre esprit. On peut même se faire aider par quelqu’un de l’extérieur.

Apprendre à connaître le bagage affectif de l’autre

Dans la même dynamique, être conscient que mon partenaire, mon amie, même mon propre fils ou ma propre fille porte un bagage qui lui est propre et façonné des ses expériences peut m’aider à comprendre pourquoi nous avons du mal à nous comprendre. Nous réagissons différemment. Bien des émotions peuvent se loger, surtout lorsqu’on touche aux fils de ce qui tisse notre si intime et vulnérable vie affective. Ainsi, en comprenant que je suis unique et différent, je comprends d’où viennent certaines émotions et je peux davantage décider comment je les accueille et y réagis.    En résumé En prenant conscience que je porte un bagage affectif unique,
  • Je me sens plus libre dans mes relations, surtout celles dans lesquelles je suis le plus investie.
  • Et je me comprends mieux, je peux ainsi nommer mes forces et mes limites.
De bons moyens pour rendre son sac à dos moins lourd ! Allez hop, je me lance   Et maintenant je me lance! A vous de jouer chers auditeurs, prenez 2 minutes de réflexion pour vous demander ce qui se trouve dans votre bagage. Nommez en 3 et demandez vous comment ils vous ont fait grandir ! La petite mousse de la semaine nous est servie par Eric-Emmanuel Schmit dans son roman La rêveuse d’Ostende. «Il voulait tout apprendre sur moi, moi tout sur lui. Cependant nous sentions bien que le but de notre rencontre n’était pas de nous raconter nos passés, mais de nous inventer un présent.   Avec bulle de bonheur, prenez le temps d’être heureux   Pour aller plus loin : Vous pouvez vous aider de la roue des dimensions de la «globalité de la sexualité» (Sexoclic, Santé Montréal, 2018). https://santemontreal.qc.ca/fileadmin/fichiers/professionnels/DRSP/sujets-a-z/SEXOclic/Comprendre/2019/Globalite-de-la-sexualite_Janvier_2019.pdf