Podcast Bulle de bonheur · Résilience & Bonheur
« Je reste nostalgique du futur » — Ryadh Sallem, champion paralympique et philosophe de la vie
Il est né sans jambes, sans main gauche, avec une main droite à peine formée. Il a grandi dans des centres de rééducation. Et il a choisi — vraiment choisi — d'être heureux. Dix participations aux Jeux paralympiques, champion d'Europe de basket en fauteuil roulant, record du monde en natation… Ryadh Sallem est une leçon de vie qui se promène. Je l'ai rencontré au Salon des seniors et j'ai immédiatement su qu'il fallait qu'il vienne dans Bulle de bonheur.
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Le bonheur, une décision prise à dix-sept ans
Quand je lui ai demandé s'il y avait eu un moment précis où il avait choisi d'être heureux, Ryadh m'a répondu avec une honnêteté qui m'a touchée : « Les deux, mon colonel. » Il y a une nature, dit-il. La sienne est naturellement joyeuse. Et il y a aussi eu l'adolescence — ce tourbillon de questionnements, d'image de soi, de regard des autres sur la différence.
Et dans ce tourbillon, une question s'est posée : à quoi bon vivre ?
« À un moment donné, il y a le choix. Et comme j'avais une passion, j'ai joué à la baballe. C'est là où j'ai décidé d'être heureux. »
Ce n'est pas un récit édulcoré. C'est au contraire d'une lucidité rare. Ryadh ne prétend pas que tout est beau. Il dit juste qu'à seize ans et demi, il a suivi un petit sillon — le basket. Et que ce sillon l'a conduit vers des opportunités incroyables. Une décision simple, presque modeste, qui a changé tout le reste.
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La résilience : une belle acrobatie
On parle beaucoup de résilience. Parfois trop, parfois à tort. Ryadh, lui, en parle avec une justesse que je veux vous restituer :
« Faire en sorte qu'une épreuve ne t'écrase pas, mais te transforme et te donne l'énergie de la dépasser — et même d'en faire un allié. Tout le monde n'y arrive pas. Mais quand on y arrive, c'est une belle acrobatie qu'on fait dans la vie. »
J'aime ce mot d'acrobatie. Il ne minimise pas la difficulté. L'acrobate sait que la chute est possible. Cependant, il choisit quand même de prendre de la hauteur.
Pour Ryadh, le sport a été le grand catalyseur de cette acrobatie. Non pas parce qu'il était « un sportif de nature ». Il se décrit lui-même comme un contemplatif, un rêveur, presque un artiste. Et pourtant, le sport l'a mis en mouvement. Et surtout, il lui a permis d'accepter son corps. Ce corps différent, douloureux, est devenu un corps d'objectifs, de passions, de défis.
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L'autre : problème et solution à la fois
Ce qui m'a particulièrement frappée dans notre échange, c'est la philosophie du collectif que Ryadh a développée à travers le sport en équipe. Il joue au basket, puis au rugby. Et dans ces sports, il a compris quelque chose de fondamental sur les relations humaines :
« L'autre est en même temps le problème, mais en même temps la solution. Il faut aller chercher la solution chez l'autre — parce qu'alors lui aussi cherchera la solution en toi. »
Le collectif, dit-il, c'est quelque chose de vivant, toujours en mouvement, qu'il faut travailler. Comme en musique : il faut faire ses gammes. Sans ça, même dans un sport d'équipe, on glisse vers une attitude individuelle. Et on perd le fil de l'interdépendance saine.
Cette image résonne profondément avec ce que j'observe dans mon cabinet : les couples, les familles, les équipes qui souffrent sont souvent celles où chacun cherche le problème chez l'autre sans jamais y chercher la solution.
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Voyager pour oxygéner son esprit
Dix participations aux Jeux paralympiques, c'est aussi dix immersions dans la diversité du monde. Ryadh a découvert très tôt, à moins de vingt ans, à Barcelone, que la vérité n'appartient à aucune culture, à aucun pays, à aucune religion.
« Quand tu découvres tous ces pays, ces drapeaux, ces langues, ces religions… tu te prends une claque de vie. En fait, la diversité humaine, elle est incroyable. »
Il m'a raconté cette scène savoureuse dans une banque londonienne : un directeur rasta, coiffé d'un grand bonnet, accueillant avec le plus grand sérieux. En France, dit-il, on n'aurait pas vu ça. Là-bas, la compétence prime. Ce genre de petits décalages culturels lui a appris à ne pas confondre le paraître et l'être — et à ne jamais « laisser son esprit sentir l'enfermé », comme il dit avec humour.
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Les plus beaux moments ne sont pas ceux qu'on croit
J'ai voulu lui demander ce qu'on lui demande souvent : est-ce que la médaille d'or, c'est le plus beau moment de sa vie ?
Sa réponse m'a surprise — et touchée.
« C'est un moment très intense. Mais les plus beaux moments de ma vie, c'est quand mon gamin est arrivé sur terre, c'est quand j'ai eu l'impression d'avoir créé des choses, d'avoir permis des choses. Ça, ça met une joie plus profonde, plus intérieure. »
Il sait que la médaille reste un jeu. Que ce n'est pas ce qui change le monde. Cette lucidité-là — tenir à la fois l'intensité de la compétition et la relativité des trophées — me semble être l'une des marques des gens vraiment heureux.
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Nostalgique du futur
En préparant notre entretien, j'avais relevé une phrase de lui qui m'avait arrêtée : « Je reste nostalgique du futur. »
Ryadh m'a expliqué : il avait imaginé qu'en l'an 2000, on aurait apaisé nos démons, qu'on n'aurait plus besoin de passeport, qu'une culture humaine universelle — qui engloberait aussi la nature — aurait émergé. Cette vision ne s'est pas réalisée. Et il en ressent quelque chose qui ressemble à de la nostalgie… pour ce qui n'a pas encore existé.
C'est peut-être ça, l'espérance la plus honnête : être ému par ce qu'on n'a pas encore vécu, continuer à œuvrer, jusqu'au dernier souffle.
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Ses trois synonymes de bonheur
À la fin de chaque épisode de Bulle de bonheur, j'invite mes invités à me donner trois synonymes du bonheur. Les siens sont d'une simplicité désarmante :
✦Manger
✦Être en bonne santé
✦Sourire à la vie
Pas de grande philosophie. Juste l'essentiel. Celui qui a tout gagné vous dit que bonheur rime avec santé, nourriture et sourire. Je trouve ça beau.
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Son conseil de 2 minutes pour être plus heureux
Et pour finir, sa bulle de bonheur à lui — ce petit conseil qu'on peut glisser dans son quotidien :
« La vie est faite d'un tas d'emmerdes et vous ne pouvez pas y échapper. Alors apprenez à être des jardiniers de votre vie. Faites du terreau, faites de l'engrais avec toutes ces merdes, et faites pousser vos jolies fleurs, vos jolies plantes — ou même votre forêt si vous en avez les moyens. »
Être jardinier de sa vie. Transformer le fumier en terreau. C'est peut-être la plus belle définition de la résilience que j'ai jamais entendue.
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Ryadh Sallem a tenu à rendre hommage, à la fin de notre entretien, à Georges Morin, son mentor et frère de cœur, décédé quelques semaines avant notre rencontre. Un homme qui, après avoir sauté sur une mine, organisait des Paris-Dakar humanitaires et était accueilli comme un frère dans les villages d'Algérie. « Il n'avait pas de rancœur, il n'avait que de l'amour. » C'est le type d'homme que Ryadh a voulu devenir.
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