L’écriture… Adolescente, j’écrivais un journal intime. Je me souviens de mes chagrins dont je couvrais les pages en choisissant une encre bien particulière. Je me rappelle combien j’attendais ce moment et me sentais soulagée une fois que je le refermais. Adulte, j’ai laissé tomber cette habitude que je trouvais un peu ridicule et méprisable. Pourtant au bureau, je ne peux me résoudre à prendre des notes à l’ordinateur. J’ai bien tenté, cependant j’ai rapidement senti que j’étais beaucoup moins en prise avec mes projets et que je ne retenais pas aussi bien les informations. Je tiens maintenant un bullet journal, une sorte de to do list annuelle, mensuelle et hebdomadaire. Cela m’aide à m’organiser et  je me surprends à y ajouter des listes d’idées, des ressentis, des récits de certains moments. Ou parfois même à recopier des passages de livres que j’ai particulièrement aimés et j’adore ça. Et là ça me chicotte : que m’apporte l’écriture ? Est-il raisonnable de retrouver mes habitudes d’ados ?

 

Les bienfaits de l’écriture

Depuis quand écrivons-nous pour y déposer nos ressentis ?

  Pendant le premier confinement, 1 français sur 10 aurait commencé à écrire un livre selon un sondage publié en mai 2021. La preuve : les plus grandes maisons d’édition ne suivent plus. Elles ont même demandé à tous ces nouveaux écrivains en ligne d’ajourner leurs envois de manuscrits. Que vous ayez été un adolescent qui déversait son trop plein d’émotions dans un journal intime bien fermé à clef (je scellais mon journal avec mes cheveux) ou que vous partagiez notre passion pour le journal de Bridget Jones, vous avez sans doute, vous aussi à un moment ou à un autre, fait l’expérience des bienfaits de l’écriture.

Ecriture et Histoire

Minute historique : sachez que le journal intime ne date pas d’hier. Il était autrefois à usage documentaire pour garder une trace de l’histoire d’une famille, des comptes d’un foyer ou des événements marquants de la vie. En effet, les photos n’existaient pas pour nourrir les souvenirs… La pratique de l’écriture a été encouragée par la religion. Dès le début du XIXème siècle, il est assez commun de faire régulièrement son examen de conscience et d’en consigner les fruits dans un carnet. C’est alors qu’il devient secret. Il se transforme de plus en plus en outil de partage de ses émotions, de découverte de soi ou de récits personnels. D’ailleurs, beaucoup d’écrivains et d’artistes ont tenu un journal intime à un moment de leur vie. Comme Simone de Beauvoir, Benjamin Constant, Maine de Biran ou encore André Gide. Et tous en ont reconnu les bienfaits. Le simple fait que l’écriture ait été à ce point une ressource à une époque aussi tourmentée que la pandémie du Covid démontre son pouvoir d’apaisement.

Que disent les études sur les bienfaits de l’écriture

De nombreuses études se sont intéressées au bien-être que procure l’écriture. Un des premiers chercheurs à s’être intéressé à la pratique de l’écriture comme outil thérapeutique est le psychologue américain James Whiting Pennebaker de l’Université du Texas.

Expérience d’écriture

Il a étudié l’impact positif de l’écriture sur des patients atteints de maladies ou ayant vécu un traumatisme. Plusieurs bénéfices ressortent : une réduction du stress, une amélioration du fonctionnement du système immunitaire et une baisse des symptômes dépressifs. Dans le cadre de patients atteints d’asthme et d’arthrite, l’écriture a ralenti la détérioration de leur état comparativement au reste du groupe étudié.

Autre exemple d’écriture

Un autre cas. Une étude de l’Université d’Arizona a demandé à 109 participants masculins et féminins d’écrire l’histoire de leur divorce, prononcé dans les 3 derniers mois. Ils ont été partagés en 3 groupes. Les premiers devaient écrire sur les sentiments qu’ils avaient ressenti pendant  leur relation et lors de leur séparation. Les deuxièmes devaient également parler de leurs sentiments sous la forme d’un récit avec un début, un milieu et une fin. Et les derniers devaient simplement écrire sur leurs activités quotidiennes. 8 mois plus tard, de nouveaux tests montrèrent que les participants du deuxième groupe, ceux qui avaient écrit une histoire, avaient un rythme cardiaque plus lent que les deux autres groupes. Vous vous demandez peut-être comment revenir sur un divorce, qui est pour ceux qui l’ont vécu une expérience difficile. Comment l’écriture pourrait influencer positivement le bien-être ? Laissez-moi vous l’expliquer.

L’écriture est une introspection

1er bienfait : D’abord, qui dit écriture dit introspection. Poser les mots sur le papier mobilise tellement notre esprit que cela permet de nous connecter à nos besoins, à nos ressentis, à notre histoire. Le cerveau est super bien fait. Il arrive à sonder notre moi profond, à trouver les mots justes pour décrire nos impressions et à organiser et/ou synthétiser notre pensée. Eh oui ! Tout ça en un coup et grâce au stylo ! Nous avons abordé L’introspection dans notre épisode #103 Je prends le temps de l’introspection et avions expliqué combien cette pratique permet d’améliorer la connaissance de soi. Mais aussi de mieux se comprendre, de mieux vivre avec soi-même et les autres.

L’écriture met à distance la réalité

2ème bienfait. L’écriture met aussi à distance la réalité. Elle créé une distance émotionnelle parfois salutaire avec le sujet. Ce qui nous permet de mieux gérer nos émotions et de prendre du recul par rapport à la situation décrite. Lorsque le récit est couché sur le papier, nous sommes comme allégés d’un poids. C’est un peu comme si nous l’avions sorti de nous.

Ecriture et maladie

Beaucoup de malades qui subissent de longs traitements comme par exemple dans le cas d’un cancer traversent ces périodes en écrivant ou en utilisant un autre outil d’art thérapie comme le dessin, la sculpture…. Poser des mots ou des formes sur nos ressentis est une façon de les extérioriser, de s’en débarrasser quand ils sont trop encombrants. D’ailleurs, l’écriture est un exercice cathartique qui nous purifie de nos émotions. Par écrit, nous avons la possibilité d’aller aussi loin que nous le voulons. Il est permis d’être extrême, de cracher son agacement ou sa frustration ou de se griser d’un amour extatique. Nous pouvons nous libérer à l’abri du regard des autres. C’est aussi un outil qui permet d’arrêter de boucler sur le dossier que vous n’avez pas fini ou le commentaire désagréable de votre conjoint. Le professeur de psychologie de l’université de Californie, Matthew Lieberman, a démontré que le fait d’écrire nos sentiments négatifs allège leur impact sur notre bien-être. Elle réduit le stress et les angoisses en réduisant l’activité du cerveau qui est à l’origine de ces émotions. L'écriture donne du sens

L’écriture permet de mettre du sens

3e bienfait. L’écriture narrative, ou le fait d’écrire un récit, permet de revivre les événements en leur donnant du sens. Par le biais de l’histoire que vous racontez, vous la sortez de l’expérience réelle, vous retraversez vos émotions, revisitez les circonstances. Et sans vous en rendre compte, vous lui donnez un sens. C’est ce qui vous permet de mieux vivre avec et de réduire votre niveau d’anxiété. L’activation du sens est le déclencheur qui vous permet d’en retirer les meilleurs bénéfices. Dans le cas d’événements particulièrement traumatisants comme des abus sexuels par exemple, les enfants ont tendance à raconter une histoire ou dessiner une fresque qui représente ce qu’ils ont traversé et ressenti. Personnifier ou représenter ce qui leur a fait mal leur permet inconsciemment de donner du sens à leur expérience et de la dépasser. Par exemple, à la suite d’une rupture douloureuse, vous pouvez raconter l’histoire de votre relation, l’amour que vous ressentiez. Vous en ferez le deuil plus sereinement et facilement.

Les bienfaits de l’écriture en thérapie

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et psychanalyste bien connu, confirme que l’écriture thérapeutique est un outil efficace pour accompagner des patients victimes de traumatismes. C’est un instrument qui permet de prendre du recul, d’observer les facteurs déclencheurs et de regarder nos vulnérabilités. Par ce biais, les patients reprennent le contrôle de leur histoire et peuvent réguler leurs angoisses. Cependant, Boris Cyrulnik nous met en garde contre le travers inverse de l’effet journal intime qui peut au contraire isoler et créer un cercle vicieux de douleur et de tristesse. Et qui entretient les émotions négatives générées par le trauma. C’est le travail de construction du récit qui nous permet de tirer le meilleur profit de l’expérience car c’est un outil qui donne du sens à notre vécu. Boris Cyrulnik parle d’écriture « élaborante ». Cette étape est salutaire pour dépasser un trauma et se remettre en action. Par rapport à une séance de thérapie plus classique dans le dialogue, l’écriture est lente et nous permet de progresser dans le récit. Là où, si nous étions sur le mode oral comme lors d’une séance chez le psychologue par exemple, nous continuerions de boucler sur un événement ou une émotion, la lenteur imposée par l’écriture nous permet de prendre le temps nécessaire pour décortiquer les choses et leur donner du sens. Le délai qu’elle impose nous permet aussi de faire redescendre les émotions. Cela nous donne le temps de baisser en pression.

L’écriture est une force de connexion

4ème bienfait. Un autre atout : l’écriture est une force de connexion. L’écriture narrative est une expérience intime qui permet de mieux se comprendre ou parfois de se découvrir. Cependant, c’est aussi un outil de connexion aux autres.  Nous vous avions parlé dans notre épisode #79 Je crée du lien social sur le lien social. L’homme est un animal social et établir des relations saines et riches est une composante de notre bien-être durable. Or puisque l’écriture est un outil de connaissance de soi, c’est aussi un formidable levier de compréhension des autres. Je suis toujours un peu le miroir des autres. Aussi, si j’arrive à analyser certains de mes comportements grâce à l’écriture, alors je vais être capable de projeter ces mêmes réflexes ou comportements chez les autres. Par exemple, j’étais frustrée par quelque chose au bureau et j’ai eu une attitude non constructive pendant une réunion. Après avoir bouclé des heures, j’étais toujours aussi fâchée contre moi-même alors je me suis décidée à écrire. Au fur et à mesure des mots, tout est devenu plus clair et plus léger. Et lors des réunions suivantes, j’ai observé différemment mes collègues et leurs réactions. Au lieu de me braquer devant leur manque de participation, j’ai pu me mettre à leur place et explorer les raisons de leur attitude pour les aider à s’engager dans la discussion.

Écrire pour partager avec les autres

Dans certains ateliers d’écriture, les participants sont aussi amenés à partager leurs textes en groupe. Cela renforce leurs liens. C’est énergisant de se livrer de façon authentique (Podcast #49 Je montre ma vulnérabilité) et parfois libérateur lorsque cela vient détruire l’impression de solitude que nous avons. Surtout lorsque nous sommes enfermés dans nos masques ou dans nos chagrins, nos traumas. L’écriture nous sort de notre isolement en cela qu’elle nous permet d’extérioriser des ressentis et des expériences. De les faire exister à l’extérieur de nous et parfois même de les partager. Une personne expatriée me racontais qu’elle partageait assez peu de temps avec ses amis restés en France. J’ai un ami en particulier avec qui j’entretiens une correspondance papier, oui je sais c’est très démodé, cependant je sens bien que cela rend notre amitié plus solide. Car je ne lui dis pas du tout les mêmes choses par écrit que lorsque je lui parle au téléphone ou sur whatsapp. Le simple fait de commencer à écrire fait émerger des choses plus personnelles et plus profondes. J’ai même pris le réflexe de prendre en photos mes lettres, je m’en sers comme d’un journal intime pour y revenir de temps en temps et mieux me comprendre. Enfin, pour  les personnes plus introverties qui ont du mal à partager leur ressenti autour d’eux, le format écrit peut être un bon moyen de maintenir la connexion aux autres. A partir du moment où l’écrit est tourné sur ses ressentis et non une longue liste d’accusation que l’on n’ose pas dire par oral !

L’écriture déclenche l’action

5ème bienfait. Pour finir, l’écriture déclenche l’action. Qui n’a pas remarqué combien il devient efficace après avoir formalisé une bonne vieille to do list ? J’en reviens aussi à ma vieille amie Bridget qui dans cette scène mémorable du film confie à son journal après une énième déception :« Deux solutions : renoncer et accepter ma condition de vieille fille à perpétuité et finir dévorée par des bergers allemands… Ou non… Et cette fois, je décide que non ! À la place je choisis la vodka et Chaka Khan ! ». Il est démontré que rédiger ses objectifs de vie augmente de 42% la probabilité de les réaliser selon le docteur Gail Matthews de l’université de Californie. Pourquoi ? D’abord, parce que l’acte d’écrire ses objectifs est un premier petit pas. Ensuite, parce qu’une fois sur le papier, nous les appréhendons de manière plus rationnelle et évaluons naturellement mieux l’effort requis afin de les prioriser. Enfin parce que les écrire est un acte qui déclenche notre engagement. Nous sommes donc davantage prêts à nous lancer ! #81 je pratique le WOOP

Les bienfaits de l’écrit sont ils les mêmes avec un stylo et sur un clavier ?

Les bienfaits sont-ils les mêmes que nous écrivions à la main avec un bon vieux stylo ou sur un clavier ? Plusieurs études se sont intéressées aux bienfaits de l’écriture manuelle dans le cas de l’apprentissage des enfants. D’abord, le cerveau n’est pas mobilisé de la même façon dans les deux cas. Écrire manuellement est une opération neuromotrice très complexe qui mobilise de nombreux muscles commandés par le cerveau par le biais du système nerveux. Écrire manuellement muscle notre cerveau et nous permet de développer de multiples compétences motrices et cérébrales. Les études ont aussi démontré que les étudiants qui prennent leurs notes à la main digèrent et retiennent mieux leurs cours et ont de meilleurs résultats. Écrire à la main mobilise la mémoire différemment du clavier. Cela implique aussi que vous voyez votre texte comme le reflet de votre personnalité unique par le biais de votre écriture. C’est cette empreinte personnelle qui vous aide aussi à vous approprier votre texte. Elle créé une connexion intime avec vous et vous permet de tirer le meilleur profit de l’expérience de rédaction. Enfin, l’écriture manuscrite a plus d’impact sur nous car elle mobilise intensément le corps et l’esprit dans une même direction. Elle provoque une sorte d’alignement en concentrant notre cerveau et notre corps sur la même tâche et en mobilisant davantage le corps qu’écrire sur un ordinateur.

Des idées pour pratiquer l’écriture manuelle

Si vous êtes convaincu des bienfaits de l’écriture manuelle et que vous ne savez pas comment vous lancer, voici quelques idées.

Posez un cadre avec des limites.

Par exemple, décidez d’écrire 10 minutes par jour sur votre ressenti au cours de la journée. Ou pratiquez le journaling, un exercice au menu de à la morning routine de Had Elrod. Vous ouvrez votre carnet au petit matin et laissez venir tout ce qui est surgi et n’est pas encore biaisé par vos ressentis et votre agenda de la journée. Si vous n’êtes pas du matin, ciblez un autre moment de la journée que vous savez propice à la créativité. J’ai une amie qui me confiait par exemple être très inspirée…sous la douche. Finalement, c’était le seul moment de la journée où elle était totalement seule sans enfant, conjoint ou collègue. Elle a pris l’habitude de s’accorder quelques minutes de plus dans la salle de bain pour écrire ses pensées et ses idées.

Écrivez vos 3 bonheurs de la journée.

Voici une pratique recommandée par bon nombre de chercheurs dont nous vous avons parlé dans nos podcasts et vulgarisé dans l’essai de Florence Servan-Schreiber. Rédigez chaque jour 3 bons moments de votre journée pour muscler votre aptitude à la reconnaissance et votre capacité d’émerveillement. C’est un outil formidable de lien aux autres comme le souligne la chercheuse du bonheur Sonja Lyubomirsky.

Vous pouvez aussi rédiger une lettre de gratitude à quelqu’un qui vous tient à cœur !

Votre relation en sortira grandi ! #20 Je pratique la gratitude

Faites des listes

(Et pas des to do listes) de choses, livres, films que vous aimez, de qualités que vous appréciez, de talents, d’émotions faciles ou non,…

Commencez un dialogue avec vous-même.

Posez-vous une question comme le ferait un ami ou un mentor et répondez-vous sur le mode épistolaire. Vous verrez comme cet exercice est efficace pour comprendre ses propres blocages, identifier ses forces et ses faiblesses et mieux vivre avec soi-même pour se mettre en action, ou pas !

Rédigez des pierres de gué.

C’est une idée qui nous vient du Journal intime intensif développé dans les années 60 par le psychologue américain Ira Progoff. C’est un exercice qui nous invite à identifier 10 à 12 moments forts, des pivots dans notre vie, ceux qui nous viennent spontanément. Et ensuite à rédiger un récit en profondeur sur chacun d’eux. Ce sont les fameuses pierres de gué. C’est un exercice très pertinent pour prendre de la hauteur, envisager la vie comme une continuité et retrouver les racines passées de ressentis présents. Vous pouvez aussi les faire dans pleins de domaines comme la vie de famille, le rapport au corps, les sentiments que vous avez le plus ressentis à certains moments de votre vie. Vous retrouvez la liste des podcasts dont nous avons parlé dans la bio de l’épisode. #20 la gratitude, #81 je pratique le WOOP, Podcast #49 Je montre ma vulnérabilité, épisode #79 Je crée du lien social, épisode #103 Je prends le temps de l’introspection Allez hop je me lance En bref si je résume,
  • Ecrire est un exercice qui libére les émotions et remet du sens dans nos ressentis.
  • Ecrire diminue le stress et les angoisses et active notre mémoire.
  • L’écriture nous connecte à nous-mêmes, aux autres et nous met en action.
  • Pour se lancer, pas besoin d’avoir un long récit à raconter. Choisissez un exercice simple, c’est la pratique qui compte.
A vous de jouer chers auditeurs, rédigez un épisode positif et un autre négatif de votre semaine et sondez ce que vous ressentez après l’avoir fait. Nous savons déjà la pratique que vous adopterez ensuite ! La petite mousse a été difficile à choisir cette semaine tant les écrivains, les philosophes et les psychologues ne manquent pas de mots magnifiques pour qualifier la joie de l’écriture ! Alors nous avons choisi le poète Christian Bobin qui nous confie « J’écris seulement si quelque chose me coule du cœur jusqu’aux mains » Avec Bulle de bonheur, prenez le temps d’être heureux !