Podcast Bulle de bonheur › Série Trauma

Trauma complexe et dissociation : pourquoi votre corps garde tout en mémoire

Et si votre corps portait depuis longtemps quelque chose que votre tête n'a jamais eu les mots pour nommer ? Dans ce quatrième et dernier épisode de notre série sur le trauma, j'ai reçu Angélique Gimenez, psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie, pour parler du trauma complexe et de la dissociation — ces réalités silencieuses bien souvent présentes dans nos cabinets et dans nos vies.

Par Raphaëlle de Foucauld  |  Avec Angélique Gimenez, psychothérapeute  Série Trauma — Épisode final

Depuis plusieurs semaines, nous traversons ensemble une série exceptionnelle sur les traumatismes psychiques. Nous avons exploré le trauma simple (épisode 296), le trauma de développement (épisode 301) et le trauma relationnel (épisode 303). Aujourd'hui, nous allons au bout : le trauma complexe et son compagnon souvent mal compris, la dissociation.

Angélique Gimenez est psychothérapeute (titulaire du certificat européen), spécialisée en psychotraumatologie, en attachement et en TCA. Elle est l'autrice, avec le Professeur Rigaud, de Réparer la relation pour sortir des troubles alimentaires (éd. Deboek, 2026), et de Faire face au TCA (éd. RETZ, 2016), avec le Professeur Rigaud et le psychiatre Alain Perroud.

📚

Le livre d'Angélique Gimenez

Réparer la relation pour sortir des troubles alimentaires
avec le Professeur Rigaud — éd. Deboek, 2026

Voir sur Amazon →

Qu'est-ce que le trauma complexe ?

Le mot « complexe » ne signifie pas « compliqué », même si des complications peuvent en découler. Il désigne quelque chose de ramifié, de tissé sur la durée : plusieurs types de traumatismes cumulés, des événements répétés, des fissures s'accumulant au fil du temps.

« Si tu tombes et que tu as une fracture, tu coupes ton os en deux — c'est le trauma simple. Le trauma complexe, c'est comme si l'os n'est pas complètement cassé, mais il est friable et fissuré partout. La réparation va être plus délicate : il va falloir y aller par petites touches pour que chaque zone se reconsolide. »

— Angélique Gimenez

Ce qui est au cœur du trauma complexe ? La peur de l'autre. Celui qui est censé prendre soin de nous peut aussi nous faire peur. Cette ambivalence fondamentale est ce qui rend l'accompagnement thérapeutique à la fois si nécessaire et si particulier.

Les schémas de répétition : une tentative de résolution, pas une faiblesse

Beaucoup de personnes qui portent un trauma complexe se retrouvent enfermées dans des schémas qui se répètent : les mêmes erreurs relationnelles, les mêmes échecs amoureux, les mêmes situations douloureuses. Le cerveau n'a pas résolu quelque chose. Il rejoue, il remet en scène, non pas parce qu'il aime souffrir, simplement parce qu'il cherche une issue. C'est une tentative d'autoguérison maladroite, et profondément humaine.

« Ce n'est pas une appétence pour la souffrance. C'est plus fort que soi : c'est une tentative de résolution. Ce qui est génial, et qui montre aussi que notre corps et notre cerveau cherchent sans arrêt une issue aux choses difficiles. »

— Angélique Gimenez

La dissociation : une stratégie naturelle devenue piège

Quand tout va bien, tout est associé à l'intérieur de nous : pensées, sensations, émotions forment un flux continu. Quand nous devons faire face à quelque chose de difficile, une partie de nous se dissocie temporairement pour que le reste continue à fonctionner.

🗡 Exemple concret

Chez le dentiste, vous ouvrez la bouche et votre tête « part ailleurs ». Une petite fugue dissociative. C'est pour cela que les cabinets mettent de la musique : permettre au cerveau de s'évader pendant qu'on prend soin du corps. À la fin, tout se raccorde. Dissociation temporaire, puis réassociation.

Problème : la dose fait le poison. Quand on reste trop souvent, trop longtemps dissocié, la dissociation devient le mode « familier », un mode de fonctionnement à part entière. On ne sent plus sa douleur, sa faim, ni sa fatigue.

« La dissociation, c'est comme être dans un burn-out silencieux : on a l'impression que ça nous donne de l'énergie et cela nous préserve, mais en vérité, ça en coûte. Et un jour, on s'effondre. »

— Angélique Gimenez

Le corps ne ment pas : somatisation et langages intérieurs

Quand la tête et le corps se dissocient, le corps reste le lieu de stockage. Il garde les empreintes. Il parle — par des maux de ventre, des nuques tendues, des douleurs chroniques. Ce qu'on a longtemps appelé « somatisation » est en fait le corps qui traduit ce que la tête ne peut pas encore entendre.

Ce que j'observe en cabinet est saisissant : les personnes très dissociées ont un langage émotionnel appauvri. Quand on commence à relier ce qui « bouge et monte dans le torse » à des mots précis, quelque chose se passe : le visage reprend vie. Les expressions faciales reviennent. La personne se réanime.

💡 Le conseil des 2 minutes

Commencez à noter les moments où votre corps parle. Nuque tendue ? Mal de ventre récurrent ? Demandez-vous : quelle émotion cherche à se manifester ? Quelle valeur a été bousculée ? Ce n'est pas du nombrilisme, c'est une hygiène de vie. Et souvent, quand on donne une clé de lecture à son corps, la douleur disparaît.

« Tout comme on dit que les enfants ne mentent pas, le corps dit les vérités. C'est important de pouvoir prendre le temps de comprendre ce qu'il est en train de dire. »

— Angélique Gimenez

Et si vous offriez un outil pour créer du lien ?

Les jeux de conversation
2 minutes de bonheur

Parce que la relation est le meilleur outil thérapeutique qui existe — nos jeux de conversation aident les couples, les familles et les équipes à (re)créer du lien authentique, à deux minutes par jour.

Découvrir la boutique →

Comment guérit-on d'un trauma complexe ?

Les étapes du soin ont été formalisées par Pierre Janet. Elles restent aujourd'hui le socle de tout accompagnement en psychotraumatologie.

1

Réchauffer la relation

Avant toute technique, c'est faire sentir à la personne qu'elle nous intéresse vraiment. Lui montrer qu'on est constant, prévisible. Pour quelqu'un qui a peur de l'autre, c'est un acte thérapeutique en soi.

2

Rappeler les ressources et les moments agréables

On n'entre pas dans le trauma de front. On commence par rappeler qu'il y a eu, aussi, des moments agréables. Un paysage magnifique, un café savouré. Ce retour à la simplicité est profondément thérapeutique.

3

Aborder les zones difficiles par petites touches

Pas besoin de tout retravailler. Deux ou trois zones clés suffisent souvent à remettre en route les capacités naturelles d'autoréparation. Le cerveau fait le reste seul.

4

La psychoéducation : comprendre pour dépasser

Expliquer comment ça marche. Nommer ce qui se passe dans le cerveau et dans le corps. Quand on comprend, on ne s'effraie plus. On reprend du pouvoir sur sa propre histoire.

Ces approches peuvent prendre la forme de thérapie par la parole, d'EMDR, de travail corporel, de massage. Ce qui compte, c'est que tête et corps soient associés dans le processus : que les mots aient une vibration, que la relation thérapeutique soit un lieu sûr.

La relation comme parapluie : le message clé de cet épisode

Face à la douleur relationnelle, la tentation est de couper la relation. C'est l'inverse qu'il est important de faire. La relation est la solution.

Notre cerveau est fait pour fonctionner à plusieurs. Les neurones miroirs, les hormones du lien, l'attachement sécure comme facteur de protection : tout en nous est conçu pour que l'autre fasse partie de la réponse. L'autoréparation seule ne porte pas les mêmes fruits qu'une guérison en relation.

Et parfois, la première chose dont quelqu'un a besoin n'est pas une technique. C'est d'entendre : « Je te vois. Je suis là. Tu n'es plus seul. »

🏭 La petite mousse de cet épisode

« Le trauma est un fait de vie.
Il n'a pas besoin d'être une condamnation à vie. »

— Peter Levine

Vous avez aimé cet épisode ? Mettez 5 étoiles sur Apple Podcast ou Spotify, laissez un commentaire et partagez-le à quelqu'un qui a besoin d'entendre que la guérison est possible.

💌 Pour recevoir les prochains épisodes : 2minutesdebonheur.com

Trauma complexe Dissociation Psychotraumatologie Somatisation Attachement Angélique Gimenez Bulle de bonheur

Questions fréquentes

Tout comprendre sur le trauma complexe
et la dissociation

Avec Angélique Gimenez, psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie

Q

Quelle est la différence entre un trauma simple et un trauma complexe ?

Un trauma simple est lié à un événement unique qui dépasse les ressources de la personne au moment où il survient. Le trauma complexe résulte de multiples traumatismes cumulés — souvent précoces et relationnels — qui créent des « polyfractures ». L'image d'Angélique Gimenez est parlante : un os cassé net vs un os friable et fissuré de partout.

Q

Est-ce que tout le monde peut développer un trauma complexe ?

Les personnes qui ont vécu des expériences adverses précoces (maltraitance, négligence, attachement insécure) y sont plus vulnérables. Cependant, des traumas relationnels adultes — ruptures brutales, trahisons, deuils ou accidents mal accompagnés — peuvent aussi conduire à une complexification traumatique si la personne n'est pas soutenue.

Q

Qu'est-ce que la dissociation exactement ?

La dissociation est une stratégie naturelle du cerveau : face à quelque chose de difficile, une partie de soi se « déconnecte » temporairement pour que le reste continue de fonctionner. Chez le dentiste, avant un examen, lors d'un accident… tout le monde dissocie. Le problème surgit quand cet état devient chronique et que l'on perd progressivement contact avec ses sensations et ses émotions.

Q

La dissociation peut-elle devenir dangereuse ?

Une dissociation prolongée peut entraîner une incapacité à percevoir la douleur physique, la fatigue ou la faim. Au long cours, elle peut générer des déréalisations, des dépersonnalisations et fragiliser la santé physique (maladies auto-immunes, somatisations). Elle coûte énormément d'énergie, même si elle semble protectrice.

Q

Pourquoi répète-t-on toujours les mêmes schémas douloureux ?

Lors de situations non résolues ou non traitées, le cerveau rejoue des scénarios proches pour tenter de trouver une issue différente. Ce n'est pas une faiblesse ni une complaisance dans la souffrance : c'est une tentative d'autoréparation. Sans soutien extérieur, ce processus peut au contraire renforcer les fausses croyances (« je ne suis pas aimable », « on m'abandonne toujours »).

Q

Qu'est-ce que la somatisation et quel lien avec le trauma ?

Quand la tête et le corps sont dissociés, le corps reste le lieu de stockage des émotions non traitées. Il « parle » par des maux de ventre, des tensions musculaires, des troubles du sommeil ou des douleurs chroniques. Ce phénomène, longtemps appelé somatisation, n'est pas imaginaire : le corps ne ment pas.

Q

Combien de temps dure une thérapie pour un trauma complexe ?

Contrairement à l'idée reçue, il n'est pas nécessaire de tout retravailler. Deux ou trois zones clés bien travaillées suffisent souvent à relancer les capacités naturelles d'autoréparation du cerveau. La thérapie remet en route un processus, elle ne répare pas point par point chaque traumatisme.

Q

Quelles thérapies sont efficaces pour le trauma complexe ?

Plusieurs approches ont fait leurs preuves : l'EMDR, les thérapies somatiques, la psychothérapie relationnelle, mais aussi des pratiques corporelles comme le massage thérapeutique. Ce qui prime, quelle que soit la technique, c'est la qualité de la relation thérapeutique et la sécurité ressentie par la personne accompagnée.

Q

Peut-on guérir d'un trauma complexe seul ?

L'autoréparation seule a ses limites. Le cerveau humain est conçu pour fonctionner à plusieurs : les neurones miroirs, l'attachement sécure, la régulation émotionnelle sont des processus qui nécessitent des interactions humaines. Être en relation avec quelqu'un qui va bien, qui ne juge pas et qui « reconnaît » ce qu'on vit fait partie intégrante du soin.

Q

Comment savoir si on souffre d'un trauma complexe ?

Quelques signaux :

  • Schémas relationnels qui se répètent
  • Difficulté à identifier ou nommer ses émotions
  • Sentiment de vide ou d'irréalité
  • Corps en tension chronique
  • Réactions intenses à des situations qui semblent anodines

Ces signes ne constituent pas un diagnostic : seul un professionnel formé en psychotraumatologie peut évaluer la situation.

Ces réponses sont issues de l'épisode Bulle de bonheur enregistré avec
Angélique Gimenez, psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie.

Écouter l'épisode complet →
Instagram 2 minutes de bonheur
facebook 2 minutes de bonheur
You tube 2 minutes de bonheur
Pinterest 2 minutes de bonheur